Deux Barres – fiction #01

Deux barres bleues.

Ce n’était pas possible. Cela devait être une erreur. Une vaste blague. Ou alors, ce fichu test était détraqué. Elle ne pouvait pas être enceinte ! Pas elle !

 

 

Elle, c’est Candie Baker. Elle a vingt ans et on peut dire que si sa maman était encore vivante, elle ne serait pas forcément emballée de parler du job de sa fille, le dimanche après-midi, pour sa tea party avec ses copines. Non… Ou alors, elle aurait maquillé les défauts, ici et là, pour que ça soit plus sexy… Ou plus acceptable en société…

Et son père ? Elle ne l’a jamais connu, mais pour ce qu’en avait dit sa mère, s’il avait dû donner son avis, il aurait d’abord dû être sobre… D’après ses dires, c’était un junkie de drogues dures et elle n’était même pas sûre qu’il ait compris avoir eu une fille…

Sur le papier, Candie est serveuse, dans un bar branché. Enfin, un bar underground. Du style où, de la rue, tu ne vois du videur qu’une paire d’yeux froncés derrière une trappe. Mais quand tu donnes le bon mot de passe, la porte blindée s’ouvre et dévoile un décor illuminé par des néons fuchsias. Ça fait bien pour les gosses de riches de passer ses soirées au Sphinx de Lune.

L’alcool y coule à flots, les serveuses sont agréables à écouter et à regarder et en plus de cela, si vous arrivez à amadouer le propriétaire, il est possible de passer une partie de la nuit avec l’une d’entre elles.

Blame Lilyblack, c’est lui le patron. C’est lui qui a engagé Candie à ses 17 ans. Sa première année de service avait été un rêve. Elle servait des boissons extra, qu’elle n’avait jamais vues ou entendues parler ailleurs avant. Et une fois son 21e anniversaire fêté, le rêve avait pris une autre tournure.

Pour célébrer sa majorité américaine, Blame avait été aux petits oignons. Prévenant et séduisant. Candie s’était sentie privilégiée. Et les regards en coin, un peu moqueur, de la part de ses collègues de travail, elle ne les avait qu’à peine aperçus et ne s’en était pas inquiétée.

Comme cadeaux, Blame lui avait offert de superbe robe du dernier cri, de la griffe des plus grands couturiers. Mais également des bijoux ; colliers de perles, bracelets en or et bagues serties de saphirs. Tant de cadeaux d’une telle valeur avaient fait germer une idée dans sa tête ; Blame était-il tombé amoureux d’elle depuis le début ? Tous ces cadeaux seraient-ils la preuve d’un amour caché jusqu’à ce que leur histoire puisse être légale ?

En tout cas, sur la moitié de la soirée, elle avait réussi à s’en convaincre. Alors, elle s’était laissé aller. Et dans le milieu de la nuit, elle avait eu sa première nuit d’amour. Elle s’était endormie en pensant être devenue une princesse.

Et au réveil… à côté de son thé matinal, il y avait une nouvelle clause à son contrat… ou du moins, Blame avait surligné en fluo, une ligne, en petit caractère, qu’il y avait sur son contrat, signé à leur première rencontre. Et cette clause, stipulait qu’à sa majorité, elle devenait une employée officielle du Sphinx de Lune et qu’elle devait satisfaire les clients de toutes les manières possibles. Toutes.

Son premier… client… avait été un milliardaire d’une cinquantaine d’années. Obèse. Et moite. On était loin de la nuit d’amour avec le séduisant Blame Lilyblack. Bien qu’il lui arrivait encore d’inviter Candie pour une soirée dans un grand restaurant et de la finir dans sa chambre personnelle.

Et cela arrivait bien assez régulièrement ces derniers temps.

De ce qu’elle avait remarqué, les premiers mois après son nouvel emploi, c’est que Blame passait la soirée avec ses employées le lendemain d’un client peu… satisfaisant pour ces dames. Quand une arrivait en retard, ou manquait à l’appel pour une journée, Blame la sortait, lui déclamait éloge et le lendemain, la fille revenait avec un sourire tendre.

Et Candie eu droit aussi à ces faveurs. Surtout quand son client le plus fidèle revenait plusieurs soirs de suite. Il n’était ni riche, ni populaire. Mais avait une liste de contacts longue comme la muraille de Chine. Et les noms qui la remplissaient était tous influents. Dans la lumière, comme dans les ténèbres. Des juges, des procureurs, des hommes politiques et aussi des hautes têtes de trafiquants.

Cet homme à la liste, il aimait beaucoup parler après avoir fait son affaire. Il débitait, allongé dans le lit, pendant que Candie se rhabillait. Il faut dire qu’il en voyait du monde. Et le nom de Blame revenait souvent. Pour des affaires plus ou moins importantes. Du business, dont elle ne comprenait pas vraiment les subtilités… Ou du moins, au début.

Car, un soir, juste après la visite de l’homme à la liste, Blame organisa une soirée spéciale pour Candie. Soirée qui fut écourtée par un appel urgent. Cela semblait être assez important pour Blame car d’un seul coup, son sourire disparu et son teint pâli. Il s’agita, parcourut la pièce de long en large accroché à son téléphone. Et Candie, elle ne pouvait que rester assise et silencieuse à observer ce remue-ménage. Au bout d’une bonne demi-heure, à force de cris et de directives, Blame raccrocha, la prit par le bras et l’invita, avec force, à retourner chez elle.

À partir de ce soir-là, elle prêtât une oreille plus attentive aux histoires de son fidèle client. Et en se renseignant sur certains mots-clés, elle ne s’attendait pas à ce qu’elle apprit. Ou du moins, elle n’avait jamais imaginé que Blame soit une personne si… peu fréquentable au final. Lui, qui était si séduisant, si avenant. Comment pouvait-il faire ce genre de chose ?

Elle entendit parler d’un mot qu’elle ne connaissait pas. C’est quoi, exactement, le proxénétisme ? Un soir où l’Homme à la liste fut plus éméché que d’habitude, elle osa lui poser la question. Quelle ne fut pas sa surprise en le voyant éclater de rire. Et il n’arrêtait pas. Pendant un moment, Candie eut peur qu’il ne s’étouffe, oubli de respirer ou quelque chose comme cela. Quand il se stoppa et qu’elle espérait qu’il s’en remette, il la regardait et c’était reparti.

Pour comprendre son interrogation, elle attendit qu’il sorte de sa chambre, qu’elle n’ait plus à devoir s’occuper de lui, comme le voulait son contrat, et prit un pavé de sa bibliothèque qui avait pris la poussière. Un dictionnaire. Elle l’ouvrit à la page des P et chercha le mot. Cela lui prit un certain temps car elle hésita entre plusieurs façons de l’écrire. Et quand elle le trouva enfin… Elle comprit l’hilarité de son client…

Et depuis, malgré ce qu’elle avait appris, elle était restée. Après tout, où serait-elle allée ? Pour faire quoi ? En dépit de sa situation, le Sphinx de Lune était sa maison et sa famille. Mais maintenant, devant ces deux barres… Que faire ? À qui pouvait-elle en parler ? À Blame ? Pour être sincère, elle avait peur de sa réaction. Aux autres filles ? Encore moins, après toutes ces années à travailler ici, elle ne s’en était jamais fait des amies. Elle garda donc le secret et cacha le début de rondeur qu’elle avait du mieux qu’elle put.

Et puis un soir, l’Homme à la Liste revint au bar. Il s’installa au comptoir et semblait plus mal en point que d’habitude. Lui qui habituellement était soigné, propre sur lui, ce soir-là, il avait une barbe de 3 jours et sale. Des poches tombaient sous ses yeux et il n’arrêtait pas de se décoiffer les cheveux avec des gestes nerveux.

Connaissant ses habitudes, Candie lui prépara un cocktail Clair de Lune, celui qu’il préférait. Quand le verre apparut sous ses yeux, il offrit à Candie un sourire reconnaissant. Une fois le verre fini, il lui proposa de l’accompagner à l’extérieur pour prendre l’air. Au vue de son air hébété dû à l’alcool, Candie ne se sentait pas capable de le laisser aller seul dans la rue. Il pouvait lui arriver n’importe quoi, un malaise, une mauvaise rencontre… Et puis, ce n’était pas le client le plus désagréable. Au contraire, c’était même le plus sympathique.

Au lieu de le faire sortir par la porte principale, et de devoir passer devant le videur, qui n’allait pas le faire rentrer une nouvelle fois vu son état. Candie l’invita à passer par la porte de derrière. Cette porte menait dans l’allée des employés. Elle était étroite, peu éclairée, mais contrairement à son apparence, elle était tranquille et peu fréquentée. De fait, à part les employés du Sphinx de Lune, personne n’en connaissait son existence.

L’Homme à la Liste s’appuya contre le mur près de la porte de service. Candie se plaça non loin de lui et referma sa courte veste contre elle pour éviter d’avoir froid. Son client fouilla les poches de son manteau de velours et en sortie un paquet de cigarettes, il le présenta à Candie qui l’observa un instant, hésita puis touchant la petite rondeur de son ventre, refusa.

L’homme haussa des épaules et porta un mégot à ses lèvres pour l’allumer. Quand il souffla la première bouffée, Candie observa les arabesques de fumée danser dans la lumière du néon au-dessus d’eux. Après un instant de silence apaisant, l’Homme commença à parler. De choses qu’il n’aurait jamais dû énoncer en présence d’un employé de Blame. Si Candie l’avait laissé aller devant la porte d’entrée et qu’il en avait parlé près du videur, elle en était sûre et certaine qu’elle n’aurait plus jamais revu son fidèle client.

D’une oreille moins distraite qu’avant, elle l’écouta parler du dernier trafic de Blame. De ce qu’elle comprenait, il y avait une histoire de vol de poches de sang lors d’une collecte bénévole pour un hôpital pédiatrique. Candie fut envahie par deux sentiments différents, l’incompréhension face à ce genre de trafic et l’indignation. Ce dernier devait être engendré par sa nouvelle condition de femme enceinte. À seulement trois mois de gestation, elle se sentait déjà envahie d’une rancune en imaginant d’autres mères attendant un don de sang pour leur enfant, dons qui n’arriveraient jamais.

L’Homme continua de parler, plus faiblement et en mâchant ses mots jusqu’à se taire. Pour autant, il regarda Candie intensément avant de l’embrasser furieusement. Ce genre d’assaut, Candie en avait l’habitude. Tellement qu’elle n’arrivait plus à s’en offusquer… Surtout depuis qu’elle avait compris la signification du mot proxénétisme. Et pourtant… Au plus la langue explorait sa cavité buccale, au plus elle se rendait compte qu’ici, l’Homme n’avait pas payé Blame pour passer la soirée avec elle… Même le verre, au final, c’était Candie qui le lui avait offert sans en avertir le barman… Ce qui voudrait dire, que ce service-ci lui serait complètement bénéfique, qu’elle en garderait tout le profit.

De la manière la plus délicate qu’elle savait faire, elle noua doucement ses bras autour du cou de l’Homme et le laissa glisser ses mains sous sa jupe de service. Ce genre d’attitude avait le don de lui faire perdre pied et en peu de temps qu’il n’en fallut, il l’invita à finir leur affaire chez lui. Chose qu’il n’aurait jamais osé proposer s’ils étaient restés à l’intérieur du Sphinx de Lune.

De manière instinctive, Candie savait que cette nuit était celle à ne pas rater. Pourquoi ? Elle n’aurait su l’expliquer, mais elle était certaine qu’il allait se passer un truc qui changerait tout. Une fois arrivés chez l’Homme à la Liste, elle se fit la plus désirable possible et lui offrit une nuit qu’il n’oublierait pas, ou juste un petit peu vu qu’elle lui versa du rhum dans la bouche pendant leur rapport.

Quand il fut endormi, elle prit son temps pour fouiller l’appartement de l’Homme, en petite tenue. Dans la pièce qui semblait consacrée à son activité professionnelle, elle découvrit un bureau en chêne sombre, comprenant une multitude de tiroirs ! Il y en avait tellement qu’elle se demandait si cela ne lui prendrait pas toute la nuit pour trouver quelque chose.

Et de fait, dans ce secrétaire, il n’y avait rien. Ou du moins, rien qui ne se rapportait de près ou de loin à Blame. Par contre, elle trouva dans le fond du tiroir du bas une clé. Elle était petite et ressemblait beaucoup à la clé d’un coffre-fort.

Candie fit pivoter nonchalamment le siège de bureau et observa d’un œil paresseux la bibliothèque de l’Homme à la Liste. Cette enfilade était parfaitement assortie au bureau. D’un bois sombre comportant un nombre impressionnant de volumes anciens. Et au milieu, il y avait une boîte à musique.

Candie se leva pour aller voir l’objet, caressa son couvercle vernis et le souleva. Au milieu de l’habitacle, au lieu d’une danseuse, elle trouva une encoche. Ou plutôt une serrure, minuscule. Sans réfléchir, Candie inséra la clé et … la pile de livres à côté de la boîte émit un son. Un cliquetis. Et ils semblaient avoir bougé d’un centimètre. Curieuse, elle les poussa d’un doigt et se rendit compte qu’il s’agissait de la porte du coffre-fort. En regardant à l’intérieur, elle découvrit en premier lieu, des liasses d’argent. Beaucoup d’argent.

Elle resta devant à regarder les billets. Puis d’un coup, elle prit plusieurs plis et les mit dans son soutient-gorge, le plus possible. C’est là qu’elle découvrit des dossiers. Elle en prit un au hasard et en lu les premières lignes… qui concernaient Blame. Et ce n’était pas le seul. Il y avait des tas de dossiers comportant des informations compromettantes, qui dévoilaient tout ce qu’il faisait.

Dans la chambre, elle entendit son client bouger. Prise d’un élan de panique, elle rassembla les dossiers, remit en vitesse ses vêtements et sortit avec sous le bras une pile de dossiers dans les bras. Pourquoi avait-elle fait ça ? Elle n’avait pas réfléchi. Seule dans la rue, vêtue de sa robe de service et d’une courte veste, des billets cachés dans ses sous-vêtements et des dossiers compromettants dans les bras, elle ne savait plus quoi faire.

Puis, le destin. Quand elle releva la tête, elle remarqua se trouver derrière une file de personne attendant d’entrer dans un bus. Profitant que personne ne faisait attention à elle, elle prit un billet dans son soutif avant de monter dans le bus.

Elle ne savait pas où ce bus la mènerait. Loin de Blame et de l’Homme à la Liste.

Assise sur son siège, les dossiers sur ses genoux, elle regarda défiler le paysage. La main sur son ventre, elle se dit qu’elle trouverait bien un endroit où rebondir, reprendre une nouvelle vie et s’occuper de celle qui grandissait dans son ventre. Pourquoi ne pas trouver un job dans un café ? Apprendre à faire de bons cafés, et puis – pourquoi pas – retaper une boutique et en faire un tea room ?

 

 
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